Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la bruyère pour faire paillade à notre bétail, je vis venir un nommé Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un bois touchant le nôtre. Quand il fut près de nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. Moi, c'était la première fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les limites ne marquent pas toujours très bien, je pensais que peut-être nous nous étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à Pasquetou que c'était la troisième ou quatrième fois que lui y coupait la bruyère, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulède. Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: à quoi Pasquetou répliquait que nous l'avions dépassé.

Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour éviter un endroit un peu creux où l'eau s'assemblait, et où il y avait toujours de la fange, les gens qui passaient par là avec leurs charrettes avaient pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, à cinquante pas de là, le chemin qui tournait un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme ça, ce passage était devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que la palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, mais pas assez tout de même pour qu'on ne le vît bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins; c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait pas la peine d'en parler.

Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il voulait nous faire lâcher de couper la bruyère, je lui dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il n'avait qu'à marcher.

Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait grandement, vu que nous avions toujours été bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disputé n'en valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne valait pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie recouverte de terre et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait là-dessus, pour soutenir que notre limite était un gros châtaignier, contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.

Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix, mon oncle déclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans contestations, et que nous continuerions à faire de même, jusqu'à ce que les tribunaux en auraient autrement ordonné.

Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous porta une assignation devant le tribunal de Périgueux; nous voilà obligés de prendre un avoué, un avocat et de plaider.

Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient toujours vu couper la bruyère sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns ne se rappelaient pas bien où était le vrai chemin; d'autres n'avaient jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.

Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit que son bois venait jusqu'au chemin qui était entre nous deux, et que ce chemin passait de notre côté, à raser un vieux châtaignier à trois mars, ou maîtresses branches, qui était sur notre fonds. Comme justement le châtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait là-dessus.

A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Après ça, l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serrée au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant le bras droit vers les juges, la main ouverte, comme s'il eût eu ses preuves dedans, et qu'il eût voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait et remâchait dix fois la même chose.

C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il récita des articles de loi, parla d'un nommé Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en français, attendu sa manière d'embrouiller ses phrases. Quand il eut parlé pendant une heure et demie, il annonça qu'il avait fini et qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, résumer rapidement les moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le voilà qui recommence de fond en comble à plaider. Tout le monde en soufflait; enfin, après une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa poche, et se mit à s'essuyer le front.