Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tête, par un mouvement brusque, comme font maintenant les élèves de notre école, lorsque le régent leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les laissait tomber de même, collés le long du corps, avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe, de manière qu'on l'eût cru manchot des deux bras. Il avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour de sa tête comme une belle calotte de curé, de manière qu'on l'eût pris pour un masque de carnaval, un pierrot en deuil.

C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le fût; mais qu'il était embêtant!

Il commença par une longue citation en latin, les bras levés comme j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase achevée, comme si cet effort l'eut crevé. Puis il continua lentement, employant de longues phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en perdait quasi la respiration. Autant son confrère hachait et mâchait ses mots d'une voix désagréable, autant celui-ci les déroulait gravement d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous. Comme il ne voulait pas paraître moins ferré que son confrère, il cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prétendant que son excellent confrère l'avait mal entendu; à quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrère, qui l'entendez mal! Tandis qu'il était lancé dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait toujours, la tête m'en tournait, et, n'y tenant plus, je sortis.

Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que l'affaire était remise à un mois; qu'il allait y avoir une enquête pour savoir si l'ancien châtaignier dont il ne restait que la souche pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou. Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, je me mis à rire à cette nouvelle, et nous nous en allâmes à l'auberge; après quoi, nous repartîmes pour le Frau avec un homme de Roulède qui avait témoigné pour nous.

—Certainement, disais-je à mon oncle en nous en allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires comme ça. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés à cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon sens, le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.

—Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient les avocats, les avoués, les huissiers, et le gouvernement qui vend le papier marqué?

—Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans Saint-Sulpice?

—C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du bourg de Cujat où l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme ça.

D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès rapportera gros à tout ce monde-là, car nous ne sommes pas près d'en voir la fin.

Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour où l'avoué de Pasquetou était prêt, le nôtre n'était plus là, et d'autres fois c'était le contraire. Et puis il y avait toujours quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pièce et demandait la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.