Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le titre. J'épiais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien à ce qu'on lisait, voyait pourtant, à l'air de notre avocat, que c'était quelque mauvaise pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les avoués, ça ne leur faisait rien, c'était visible; quel que fût le gagnant, leur affaire était bonne. Les juges, ça leur était quasiment égal aussi, sauf le petit dépit, d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion qu'il fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser rien voir. Quand notre homme eut achevé, le président prit l'acte et se mit à le relire, et pendant ce temps nous autres fûmes à la vieille souche du châtaignier. Partant de là, je comptai quarante-deux pas en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'étaient approchés durant ce temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:—Va plutôt en avant, si c'est mon grand-père qui a compté les pas, il avait des jambes comme une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un petit moment, la pioche rencontra une pierre.
—Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. Après avoir nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, j'ôtai comme un terreau qui s'était formé dessus, et la borne se vit bien plantée avec ses deux témoins.
Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint voir tout près, mais quoi dire? les racines de bruyères enlevées montraient bien que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprès. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.
Au moment où ils partaient, nous autres trois, restés les maîtres sur le terrain, nous leur tirâmes encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent pas plus attention à notre salut que la première fois, mais ça nous était bien égal.
Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous, avait encore de bonnes raisons pour ne pas être content. C'était lui qui avait poussé Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de frais pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq pistoles pour les frais du procès, avec condition qu'il ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant à ça; il se figurait bien qu'un procès qui durait depuis un an et demi, avec des témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose à parfaire, mais il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se montaient à près de cent louis d'or, il en devint tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec les intérêts et les mauvaises années, ça finit par le mettre dans les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relevé, et que lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligés de vendre.
Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents et riant de la manière dont notre maire et Pasquetou avaient été coyonnés par cet acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta pour s'en retourner à Saint-Germain:—Tu sais, lui dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!
—N'ayez crainte de ça, Nogaret!
Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant à Excideuil, nous le vîmes planté devant l'auberge où nous mettions nos bêtes. Il croyait que nous allions déjeuner là, mais mon oncle dit:
—Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as promis, Hélie, il nous faut aller à l'hôtel de Provence.
Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était là que descendaient le maréchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez nous, et là aussi que s'arrêtaient les voitures de poste; mais, pour une fois, ça n'est pas coutume.