La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son envie. Enfin, quand nous eûmes bien déjeuné, bien trinqué, nous allâmes au café. Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait bon tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose à faire, nous le fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer un peu les fumées et puis, à quatre heures nous nous en fûmes ensemble, et nous le quittâmes rendu chez lui, bien content de sa journée.
Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il est besoin que je revienne un peu en arrière. Un mois, ou guère s'en faut, après la première assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appelée Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que quand elles sont grandettes, les filles commencent à aider leur mère dans la maison, tandis que les garçons sont toujours dehors avec les hommes. Nous, nous étions bien contents aussi, principalement de voir que ça faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait été encore un garçon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de mauvais sang.
Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il faut savoir que, chez nous autres, c'était la coutume de nous rappeler les années par la chose la plus marquante; comme l'année du grand hiver, l'année des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des grosses vendanges, l'année de la mort de ma mère, l'année que le tonnerre tomba dans la cheminée, l'année de mon mariage, l'année qu'on avait mis mon oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires comme ça.
Cette année-là donc, peu de temps après la naissance de la petite, une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous. Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le soir lorsque la mère cane les ramena, nous vîmes qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en temps sur l'écluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon oncle étant un jour dans sa chambre du moulin, tandis qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, à un moment, la cane crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment où cette bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la tête et le tua roide. C'était un brochet qui pesait douze livres et trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière; il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'eûmes comme ça.
Je l'arrangeai dans une grande panière avec des herbes, et je le portai à M. Masfrangeas. En le voyant il s'écria:—Ha! quelle bête! mais que veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions pour huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au Préfet qui le convia à en manger sa part le lendemain soir.
Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et mise à la broche.
Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec la tête, le Préfet dit à M. Masfrangeas:
—Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est un brave homme!
—Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et avec ça, il a failli aller à Cayenne!
—Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.