Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.

Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend point.

Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de piquette que de vin.

Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation. J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château, près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: Piaoux! piaoux!

—Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à mon cousin.

—Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.

L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de la place, criant aussi: Piaoux! piaoux! vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient entrer en marché.

—C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin, allons-nous en.

Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau qu'Estève avait acheté pour notre aîné.

Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça réjouissait le cœur rien que de la voir.