Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte d'entretenir comme un moulin.

Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie, un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.

De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.

A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les bœufs, pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille et même résignée.

Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.

C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste, deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit sur les anciens sous du temps.

On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.

On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi les chevaux et les bœufs malades, en les faisant tourner trois fois autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la Mandragoro, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de l'herbe de Moto-Goth, ramassée avec certaines cérémonies, et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau de la fontaine de la Fado, et mettre le trouble dans les ménages, en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.

En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu, où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui, releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre, hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés. Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait ainsi: Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean la rencountret... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les babines sans qu'on entendît aucun son.

Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle, la mère Jardon était là, assistée d'une sœur de son mari et d'une de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'œil sec, qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de la vieille Jardon, de sa belle-sœur, et des autres, très vraie pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations; elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les yeux en haut, se mit à réciter la Patenostre-Blanche, s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les yeux à demi, il avait fini de souffrir!