Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna.

Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.

Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après, rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur, là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre, ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire découvrir le pot aux roses.

Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble, vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs, en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M. de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après, il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient que d'arriver.

Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper, faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant bien de les trouver.—Peut-être, qu'il dit, votre enfant de chœur sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son oncle prétendu.

Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.

Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.

Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.

Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées, n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à d'autres ouailles.

Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.