Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse, la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles. Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros, c'était tout ce qu'il demandait.

Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui, et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon, qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent. On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les sœurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas compromettre la dignité de son caractère religieux.

Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:—Le prêtre commande à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est en un sens plus puissant que Dieu.

On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles, comme le bon curé de Peiro-Bufiero. Quand il fit sa tournée dans les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.

Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux, car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre, on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais inspirés.

Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à fait indévots et incroyants.

Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres, notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église, pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères, de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.

Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien possible, tant mieux pour eux.

On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est l'enfer!

Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale, pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.