Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant le bureau des Messageries.
En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
—Et vous, que faites-vous ici?
—Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
—C'est bien, ça, et dans quel régiment?
—Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.
—Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut, sans doute.
—Non pas, dit le drole.
—Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?