—Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous verrons bien.

A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il reçut l'engagement.

Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.

A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au Triangle.

Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.

Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote, surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.

En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa peine.

Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée, laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.

Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.

C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée autrement.