Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a été.
Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien nous arrêter quelques minutes au Cheval-Blanc en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu, il fallut trinquer au Cheval-Blanc, et même chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous y amusâmes guère.
Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
—Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa sœur, ses frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il fallut les contenter chacun à leur tour.
Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf heures, sa mère se leva et dit:—Il faut le laisser aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.
Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court, toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur, l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au sorcier:—Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent pas.