Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de chez nous qui veut dire: Mariage, troc, trompe qui peut; mais ça n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison, nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait regretter de l'avoir prise.
Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas ordinaire, et de la rendre heureuse.
Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée, je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la fortune et du côté de la personne.
Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état. Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.
—Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à quelqu'un?
La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter pourquoi il avait quitté son état d'avocat.
Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.
—Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?
—Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa mère.
Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie, connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir. Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa promise.