Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.
Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et avec ça glorieuse comme un pou.
Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année, mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.
Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de Puygolfier finissait, avec la terre.
La grande Mïette qui était là, lui dit:
—Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez; mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.
—Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera toujours la même chose.
En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier, heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.
Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était, quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées; ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en vinrent aux yeux.
Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine. Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers se moqueraient de ses misères...