En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:
—Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son maître!
Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du cœur.
—Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent pas.
—Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien, Nogaret.
Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre entra en possession de Puygolfier.
Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour. D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine, mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs.
Quand je vois de ces:
..... parvenus entés sur les nobles,
faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a! j'ai toujours envie de leur crier: