Touche ton âne mon Coulou!

Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à agir par gloriole.

Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas, parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort; celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et il nous donna des livres pour les droles.

Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.

Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le lisant.

Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste, c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit Guillaume.

On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens, étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.

Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui aurait voulu remettre tout en état.


XII