Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je pensais en moi-même que mon aîné Hélie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'établir. Mais c'était une affaire qui demandait réflexion. Pour que le drole pût garder comme aîné la propriété et le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque chose, à seule fin de pouvoir payer à ses frères leur part, quand, moi n'y étant plus, ils viendraient à partager. Il devait, comme je l'avais dit à Fournier, leur revenir à chacun dans les trois mille francs, et comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille francs que l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y avait le petit bien du Taboury qui valait tout près de deux mille écus, et qui pouvait se vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mère Jardon était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille francs dans leur devantal, ça ne se trouve pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on dit.
D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, aucune idée pour une fille plutôt que pour une autre; il allait bien comme ça dans les frairies danser et s'amuser, mais rien de sérieux.
—Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux à son âge, ça n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin d'être tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.
Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le tic-tac du moulin; ça ne changeait guère. Pour ça, mon oncle se faisant vieux ne se mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, où nous avions affermé un endroit pour mettre le blé, la civade, ou le blé rouge qui nous restait d'un marché à l'autre. Les jours où je n'étais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous deux nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés d'aller en route tous les deux, mon oncle restait à regarder de la marche des meules, et il apprenait le métier à François qui avait ses quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il était là, mais il allait souvent dehors pour faire des arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait connaître.
D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il tira au sort et amena le numéro quatorze.
—Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous fûmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien pour te faire exempter.
—Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et être bien sain de partout.
La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un peu, la pauvre femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde autour d'elle, pour être sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons cherchent une position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, ça marche comme ça: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas malheureux.
Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour choisir son régiment. Puisqu'il était forcé qu'il partît, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un de ses camarades du collège.
Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier un jeudi à Excideuil, comme il sortait de porter des actes à l'enregistrement, et il m'engagea à prendre une demi-tasse. Tout en buvant le café, il me dit: