Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passés, mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui disaient toujours:—Oncle, repose-toi, tu as assez travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les écoutait, et s'asseyait par là au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin que ce fût quelque affaire propre à les instruire ou à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il dévalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.

Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle était toujours vaillante, active, avisant au bien-être de chacun et de tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:—Vous n'êtes jamais allée à Périgueux? ou bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici, ou là? et elle leur répondait:

—Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de moi.

Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes étant toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque méchante affaire qui s'en mêle.

Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais tranquillement sur ma mule, jambe de ça, jambe de là, regardant devant moi notre maison, dont la cheminée fumait, les termes au-dessus avec leurs bois châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque étant à un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur nos vignes de la Côte, et là, au milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande comme un sol à battre cinquante gerbes, où les feuilles étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui étaient franchement vertes. Ça me donna un coup dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ouï dire que dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre dans l'idée qu'elle viendrait jusque chez nous.

Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, marquée par cette tache ronde qui d'année en année allait s'élargir comme l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir mis la mule à l'écurie, je montai à la maison, et après m'être lavé les mains, je m'assis à table pour dîner avec les autres. Moi, je déteste tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on connaît quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'étais tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus mangé un morceau lentement, pensant en moi-même à ce gueux de phylloxera, Hélie me versa à boire un plein gobelet de vin.

—Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, car bientôt nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.

—Comment! que dis-tu? firent-ils tous.

—Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. Dans nos vignes de la Côte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera mort.

—Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra en acheter.