—Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, on aura trouvé un moyen de guérir cette maladie.
—Il ne faut pas compter là-dessus, répondit l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas trouvé.
—Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre aîné.
Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année d'après nous ne fîmes pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et puis l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Côte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, résista un peu plus, mais au bout de trois ans elle était comme l'autre: en tirant sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.
Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps où il n'y en aurait plus du tout: et puis, afin de le ménager, on fonça de la vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'année. Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.
La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens âgés. Peut-être si nous étions sages, devrions-nous faire comme elle, et porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, ça serait de regarder tranquillement les accidents et de tâcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voilà, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des inconvénients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les yeux l'espérance, qui trompe souvent, comme les feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en attendant, les fait marcher joyeux.
Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant de coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, joint à ça que l'on dit que le vin est le lait des vieux.
Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une permission et vint nous voir sans nous avoir écrit. Il descendit du chemin de fer à Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'être nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras au soir donc, nous étions à souper, quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard! Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut à sa mère et l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fière de son drole et heureuse de le revoir, avait les yeux mouillés. Après la mère ce fut le tour de la belle-sœur Victoire et puis nous autres. Quand il eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit une assiette à côté de sa mère et il s'assit à table. Tout en mangeant, on lui fit fête à cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se préparer pour une école où vont les sous-officiers, afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir de ce que j'ai appris à Excideuil, et je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je vous y ai mangé.
Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait grande joie aux petits, et à nous autres, ça nous faisait quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.
—Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-être commandant ou colonel; sous la grande République, il ne manquait pas de fils de paysans montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en aller.