—Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et bien en santé, vous le verrez mieux que ça.

—Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure.

—Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne l'a été, Dieu merci, et il faut espérer que personne ne le sera de longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et il se gâterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le père le veut, je vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les galons de Bernard.

—Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.

Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la santé du sergent-major.

Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous étions treize de la famille en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La grande Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous bûmes de bons coups, comme si jamais de la vie on n'eût ouï parler de phylloxera. L'ennui des premiers temps était un peu amorti, et après avoir attendu inutilement la guérison des vignes, nous nous prenions maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, comme de fait ça arrive.

Quelques années se passèrent comme ça, sans rien d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de métayers, et mes garçons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs, c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; aussi je ne rapporterai pas des choses journalières pareilles à d'autres dont j'ai parlé déjà, ne voulant pas, si je puis, rabâcher encore. C'est bien assez que j'aie raconté des affaires qui, probable, n'intéresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé dans le temps chez nous; je me souviens très bien de toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier, de l'année passée, d'il y a deux ans, même dix ans, je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois je suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai donc seulement les choses marquantes pour nous.

En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait déjà un garçon aurait tant aimé une fille, et Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu un mâle; mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on veut.

A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans un régiment qui était à Brive. Ça fut une grande affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand état de toutes ces félicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.

Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à la maison et à la Fayardie, comme bien on pense, et nous étions tous glorieux du cadet. Lui était plus raisonnable que ses frères, et le lendemain de son arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se mit à chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé à l'école. Qui l'aurait rencontré dans les bois sans le connaître, avec une groule de veste et un méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement se montrer à Excideuil, comme ça aurait été pardonnable de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait pas la tête.