L'année d'après, François se maria avec la fille d'un meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-père, que j'avais connu dans le temps, à la noce de mon cousin de Brantôme. François entrait chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. Ils n'étaient pas riches si on veut, mais avec ça la fille n'était pas un mauvais parti, parce qu'elle était pour lors seule de famille, son frère étant mort l'année d'auparavant.

En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara, en eut une aussi.

Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit perdre près de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent, deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, comme c'est de coutume.

Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui était bien une drole tout à fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus vite et je lui en parlai. A la première parole il me confessa la vérité: cette fille lui convenait, et avec notre permission il voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se mettre dans la misère, les enfants venant; que dans la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses goûts; qu'il fallait penser à l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses charges et qu'il était bon de se mettre en mesure de les supporter.

Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas tant calculé que ça pour prendre ta mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça, c'est vrai; mais moi j'étais dans une autre position que toi, mon pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mère, et assuré de plus de l'avoir de mon oncle.

Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant l'avenir assuré, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas. Quant à lui, il se sentait force et courage pour nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un peu.

Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas prendre un caprice passager pour une amitié solide.

Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu qu'il était de ne rien faire sans mon consentement.—Ecoute, lui dis-je, puisque c'est comme ça, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça n'est pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans les grandes usines; tu apprendras là quelque chose qui pourra te servir à entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, ou bien à Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.

—J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra.

Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries d'autour de Périgueux, et il lui fallut aller du côté de Ribérac.