Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il pensait.

Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout doucement. D'un jour à l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois d'octobre, il ne se levait plus que les jours où il faisait beau soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien, car sa tête était toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas loin.

Il avait demandé qu'on le mît dans la grande chambre, parce que c'était la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des bords de la rivière et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journée, et ça nous annonçait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, sont près de la mort.

Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait veillé la nuit avec la grande Mïette, chacune la moitié:—Ma pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas la journée... Avant de m'en aller, je voudrais vous voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis François aussi.

On fit comme il l'avait dit. A une heure, François étant arrivé, on se mit à table pour dîner. Le petit bout était contre son lit avec son assiette et son verre; lui était accoté sur des coussins. Fournier était venu avec sa femme et les petits, et quand il s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien bas:—Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:—Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième année... vous laissant heureux... je ne suis pas à plaindre.

Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé avec nous autres une dernière fois. Bernard avait tué des cailles, et on lui en avait fait rôtir une. Après avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: Va quérir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.

Quand le vin fut versé dans les verres, on lui donna le sien, et tous, petits et grands, nous vînmes choquer avec lui. Après avoir bu une gorgée, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins.

—Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hélie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider à s'établir plus tard... fais-je bien?

—Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.

—Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir à côté de nos anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!