«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, un homme libre, un bon Français, et c'en était assez en ces temps maudits.

«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de décembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur à tout citoyen, à tout patriote; tandis que sa mémoire est exécrée des mères dont il a fait tuer les fils, et des Français que son crime a arrachés à leur patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse une commune entière.

«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austère, arrive aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, à l'heure de la mort!

«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du pouvoir. La tombe égalitaire n'admet point de privilèges, et les cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette heure, nous avions le choix entre la renommée sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan, qui est là dans ce cercueil, nous n'hésiterions pas; nous voudrions que notre mémoire fût bénie et honorée comme celle de Nogaret.

«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême s'adresse-t-il moins au prisonnier de Décembre, au bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au voisin obligeant; cela se peut. Notre éducation civique a été mal faite; la noble indépendance de nos pères de la Révolution a été ridiculisée; leur désintéressement oublié; leur héroïsme bafoué; leur simplicité égalitaire taxée de grossièreté; enfin le souvenir des grandes actions de la génération révolutionnaire tant calomniée, s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements qui se sont succédé et les prêtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens.

«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas contenté d'être un homme probe et juste, il a encore été un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié dans le cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanité et de fraternité, il y a d'autres devoirs essentiels à remplir, qui sont ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intérêt privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments s'est affirmée il y a quelques années d'une façon éclatante: on lui proposait de lui faire donner une pension comme victime du Deux-Décembre; il répondit:—Je suis content d'avoir souffert gratis pour la République!

«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, tel il a vécu, tel il a été jusqu'à la fin. C'est aux accents de la Marseillaise qu'il s'est endormi du dernier sommeil.

«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu'à notre dernière heure; et puissions-nous mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»

Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, les yeux enflambés de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mâles leur répondaient dans le creux de l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-être, car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme et l'esprit de sujétion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté sévère de ce prêche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en retard sur des choses, ça n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience, avant peu, il sera la véritable force du pays, en tout et pour tout.

Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée de terre et la jeta sur la caisse en disant:—Adieu Nogaret! tu as bien vécu, repose en paix! Et nous autres après, nous fîmes comme lui:—Adieu, oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes à genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une prière, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.