XIII
Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne sais si les autres valent mieux.
Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la demoiselle Ponsie.
Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant, sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.
Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon cœur.
Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma vie; elle est la seule.
Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.
Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus petite commune du département, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants avec les femmes et les petits enfants.
La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il a porté son argent au Moulin du Diable, autrement dit qu'il a payé sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les premiers des biens.