Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui se moquent de nous, quelquefois.
Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire, ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte. Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.
Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont désirables: la santé, l'indépendance et la paix du cœur.
C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas, personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe, nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le baptiser en français.
De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement, les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités, toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune peine finit par ne donner aucun plaisir.
Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.
D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres, nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences, l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le cœur: qu'est-ce qu'on veut de mieux?
Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus profond de la terre française, tout est oublié.
Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère, l'injustice me révolte, la misère me saigne le cœur; mais si j'ai eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis que le fameux Lacaud est mort.
Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps d'aujourd'hui!