Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père, le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait rire.
Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements, que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de Bonaparte, mais ce n'est pas tout.
On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables, fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants, qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de la misère.
Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps, qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier, avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette occasion.
Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas, mais qui, au demeurant, était un brave homme.
A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection, devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.
Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim. Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la misère pour tous.
Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon; c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la fièvre,—et nous la donne-t-il quelquefois.
Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.
Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques, nos mœurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées, de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux; jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si on avait peur que la chose s'oublie!