Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours: l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans un conseil de douze bons paysans!
Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre, distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.
Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces: agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds respects, et le reste!
Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: tu, citoyen, et: salut et fraternité!
Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles seulement!
Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à l'état de cultivateur qui est le premier de tous.
Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier Empire:—Aouro n'en fan paillado!—ce qui veut dire: Maintenant on en fait litière!
Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes, de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur aussi, des mentions honorables;—que d'honorabilité!—des témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses, s'ils sont bien sages.
On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le franc-parler et la rude égalité républicaine de Quatre-vingt-treize, et les épaulettes de laine des généraux, et la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères fiers et les cœurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette époque.
A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion, les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons piper par des paroles, et attacher avec des rubans.