Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.
En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.
—Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous n'arriverons guère avant la nuit.
—C'est le tabac qui en est cause, dis-je.
—J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.
Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits, de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et leurs bœufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.
Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.
—Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.
Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui les font.
Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment il n'y a plus de privilèges.