Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. C'était alors une belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme dans une pomme. Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux blonds annelés! Elle était venue faire laver la lessive, et comme c'était l'heure du mérenda, elle voulait me faire manger des crêpes. La charrette qui avait porté le linge était là-bas le long du pré du moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec une bonne odeur d'eau de rivière. A l'ombre des peupliers, la servante de Puygolfier avait posé son lourd panier et sa grande pinte, et les lavandières étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que c'était, et comme la demoiselle savait les replier joliment, après avoir épandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit pot.
Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des mouches.
Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je m'encourus à son avance, et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin et me prit en croupe, après avoir fait dire à chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous voilà partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des marrons. A la montée des termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été une chose difficile.
Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane en plein bois de châtaigniers. C'était une bien pauvre demeure: les murs étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais chez nous. Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il était éclairé par le jour qui venait de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin, un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse bourrée de paille d'avoine et un méchant couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table, une oulle pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte où la vieille faisait rarement de la soupe. La table était faite avec des planches clouées sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes, une soupière ébréchée en terre brune, une cuiller de fer et une cruche à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans un coin, c'était tout. Quand on levait la tête on voyait le toit de balais. Sous la porte on aurait passé la main. Dans les nuits d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en grognant.
C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivât malheur, de façon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer à l'hospice d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de ça, ni même de venir demeurer dans le bourg.
Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, et pas un n'eût voulu la rencontrer le matin en allant à la foire, sûrs que, s'ils achetaient une paire de veaux, ils se seraient écornés, ou, s'ils ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'était pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le père de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les châtaigniers, cherchant du bois mort ou des châtaignes, il désarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon autour de lui ce jour-là.
Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fîmes notre entrée chez la vieille après avoir attaché la bourrique à un arbre. La soi-disant sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tête sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et commença à parler un brin, remerciant de son mieux: que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse, demoiselle!
Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à fait, et elle se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'était du temps du grand-père de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes dans sa jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés venant d'Auberoche, et ils avaient tout brûlé à Puygolfier, et le seigneur était parti après les Anglais qui allaient au château des Chabannes qu'ils brûlèrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle en joignant les mains.
Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons, et comme nous avions emporté de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était bon de manger comme ça dans les bois!
Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la bourrique et nous redescendîmes vers le moulin. Ma grand'mère remercia bien la demoiselle de m'avoir emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.