Une autre fois encore... mais à ce moment mon oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est levé depuis un moment; saute du lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te promènera.
Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.
A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine d'années, qui touchait un troupeau de brebis.
—Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te voilà ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.
—Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.
—Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.
Cette petite me fit impression par sa figure calme et sérieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'épais cheveux noirs sortaient de partout. Ses sourcils étaient bien recourbés, et, sous de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous étaient nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.
—C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit mon oncle.
—Je ne l'aurais pas reconnue.
—C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec ça plus de raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. Ça aurait été dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque chose. Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. Ça m'a couté six écus, mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui montre quelquefois, et lui a prêté des livres de classe, moyennant quoi elle a étudié un peu par-ci par-là, en gardant ses moutons, ou le soir à la veillée.