Pour sûr, la recommandation de mon oncle était bien inutile, car rien n'était rangé dans la chambre. Dans un coin était le lit à quenouilles avec des rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle couchait quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil à faire le filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet à colonnes et à quatre portes taillées en pointes de diamant; à l'opposé, une grande table où étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges ou bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à fleurs, étaient plantées des plumes d'oie venant de l'aile de nos bêtes. Dans un coin, le lourd fusil à pierre avec lequel l'aïeul avait fait les campagnes de la République. Aux murs, un shako moins ancien, large du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des vieilles images attachées avec des clous à ferrer les souliers.
A côté de la table, étaient accrochées une peau de bouc et une sacoche à je ne sais combien de poches, brodée de fils de soie et couverte d'une peau de bête sauvage; mon oncle avait apporté ça d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accrochées à des clous, contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un épervier tôt fini pendait d'une poutre du plafond.
Parmi les images clouées au mur, il y en avait une au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres. Cette image représentait la Liberté, patronne des Français. C'était une jeune fille de seize à dix-sept ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu à un baudrier: qu'elle était jolie!
J'aimais cette chambre de passion étant enfant et jeune garçon, à cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres où on trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en était bondé. Dans le bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, de vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à mettre la poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet à pierre, un coudouflet à appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatières, des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac qui s'amasse dans les maisons où on ne jette rien. J'aimais à farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés tous quatre sur le cheval Bayard, que de fois je l'ai relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me déprendre. Mon oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'étais encore enfant, j'étais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, ç'a été le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis de ce côté, je le dois à ce livre.
Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abîmée, où je cherchais principalement la manière d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse.
Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fenêtre ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort d'une gorge, bordée d'un côté par une étroite lisière de prés dominés par des coteaux boisés, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque à pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout à la cime, de grands châtaigniers, venus là par hasard, se penchaient comme pour regarder dans la rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.
En quelques endroits, un peuplier miné par les crues s'inclinait aux trois quarts tombé, comme pour jeter un pont sur la rivière. Tous ces arbres penchés sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient çà et là, et se posaient sur les crêpes et les marguerites d'eau, où les hirondelles qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des baïonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait à la surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le cercle formé par le remous, allait s'agrandissant toujours et finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur passait d'une rive à l'autre comme une flèche empennée de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivière en laissant derrière lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de bec.
C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je restai là, toute l'après-dînée, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans après, de la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent la plume dans l'écritoire pour regarder.
Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher par écrit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.
Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons ne sont pas développés, la verdure est claire, l'herbe des prés commence à pointer; c'est le temps où les droles font des chalumeaux avec des branches de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter dans les bois.