Dans ce moment où j'écris, en novembre, les feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chêne se mêle aux feuilles jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'âge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. Seuls les peupliers déjà dépouillés dressent tristement sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules. Quelquefois une pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la Saint-Martin, où nous sommes, la rivière charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se répand dans la gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui se meurt pour renaître à la Noël.
L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les prés sont morts, grisâtres et tristes; la terre est durcie par la gelée; les herbes folles et les grands chardons desséchés sont blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux où l'eau dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes noircis des grands châtaigniers se dressent immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des fougères séchées, éclairent leur verdure terne de quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles grappes de graines rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois tout là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la fumée lourde de quelque feu de bergères, et que plus haut passent en couahnant des bandes de graules.
J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, mais l'hiver, c'est bien triste.
Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte les blés mûrs, lorsqu'elle décline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je regarde une grande étendue de pays couverte de neige, jusque vers Saint-Raphaël. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les bestiaux à l'étable, et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.
J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, 1844, le 26 mai était tombé un dimanche, de manière que la foire avait été repoussée au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisième jour qui, dès cette époque, n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait plus de gens faisant la noce que des affaires.
Le surlendemain de ma venue au Frau était donc un jeudi, jour de marché à Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec lui.
Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-là. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du minage à la place des cochons, où il fallut en acheter deux que Jardon, le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler des entrées dans les cafés ou les auberges pour chercher quelqu'un à qui mon oncle avait affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient, lui secouaient la main, et après les informations sur la santé: Comment ça va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce drole?
Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors à parler des affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens qui étaient à Paris à la tête. Les principales choses dont on se plaignait, c'était que le sel était trop cher et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce qui payaient cet impôt. Mais tous et un chacun se révoltaient de bien travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les patentes et tout, et de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs que ceux qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne disait pas guère de bien de nos députés non plus. Comme il était du pays, que c'était un général, et qu'il faisait beaucoup travailler à la Durantie, on ne parlait pas du maréchal Bugeaud, mais les autres députés étaient mal arrangés. Lorsque mon oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements qui n'en finissaient plus pour tuer un lièvre, alors les gens juraient, et ne se gênaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui voulaient rétablir à leur profit les anciens droits des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de Cubas qui se mit fort en colère. Il disait qu'il faudrait recommencer la Révolution, parce que les bourgeois et les nobles s'entendaient pour remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et il assurait que dans son endroit, tout le monde était de cet avis.
—Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département et toute la France puissent penser ainsi!
C'a toujours été un grand sujet de mécontentement que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la cheminée, et celui qui s'en va couper de la bruyère, ou abattre un arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux d'un châtaignier. Dans les foires et les marchés, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle était faite pour que nous ne chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous l'eûmes nommé représentant du peuple, il fit tout le possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais y arriver.