Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou sur les places, lorsque les gendarmes venaient à passer, avec leur grand chapeau bordé, leurs habits à queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette époque, on ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui avaient leur barbe étaient regardés, je ne sais pas pourquoi, comme des républicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'était, passait pour un homme dangereux, à ce que j'ai su depuis. Mais ça, c'est des idées bêtes comme les gens s'en mettent quelquefois dans la tête. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI, étaient bien rasés, et n'avaient pas tant seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui ont commencé la Révolution, Mirabeau et les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires; mais à cette époque les gens en place croyaient ça.

Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intéresser à ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut sembler fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; ils avaient peur des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur des curés qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes; des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent; peur des maires aussi, qui représentaient le gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient des procès aux mauvaises têtes, comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?

—Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement: que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les tailles!

—Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux ne s'est pas bâti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs propriétés sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent. Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour donc où les paysans ne travailleraient plus pour eux, que deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans le pays.

Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui viennent après nous, verront ça. En attendant, il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre les gens méchants et durs. Ça ne sert de rien d'être craintif et soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment.

Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'égrenait dans les villages. A Saint-Germain, deux nous donnèrent le bonsoir et restèrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous deux nous continuâmes le nôtre:

—Dire que nous en sommes là, cinquante ans après la Révolution! fit mon oncle quand nous fûmes seuls.

Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en chemin, je pensais à la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais avec passion, et même quelque chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration, tant elle était bonne, et belle plus qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux, pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du terme, et où les roues des charrettes avaient fait des ornières dans le roc, voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un feu dans les terres au souffle du vent.

Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur lui, et finissait à une allée de noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on voyait, percée dans un fort mur de clôture de dix pieds, la grande porte charretière, accolée d'une autre petite porte ronde pour les piétons. De chaque côté, les murs étaient percés de meurtrières. Les portes, ferrées de gros clous à tête pointue, étaient coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, au grand portail, était clouée, les ailes étendues, une dame-pigeonnière.

En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la maison du métayer, la grange, le cuvier, le fournil, le clédier, ou séchoir à châtaignes, et dans une autre petite cour entre deux bâtiments, le tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les bâtiments, et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier, où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clôture, les écuries et le chenil, et, après un espace vide, le long de la terrasse, le château dominant la plaine; petit château assez délabré, formé de bâtiments inégaux irrégulièrement assemblés autour d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A gauche, la tour à toit pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon à manger.