La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui s'exclama en me voyant, et se mit à me faire des questions sur ma santé, mon arrivée et le reste. Mais j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle était au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitrée était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.

—Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; mais je m'étais déjà jeté dans ses bras comme je faisais étant enfant, et je l'embrassais. En sentant à travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine, j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle s'aperçut, sans doute, car elle se retira.

—Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse, te voilà un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu me donnerais de la barbe!

Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de ça, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus être avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me hausser jusqu'à elle.

Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, des mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer à la Préfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, il me semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer plus tard, je lui répondis avec un petit air important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, que je pourrais arriver à quelque chose dans l'administration.

—Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le monde le dit; le voilà chef de bureau, c'est son bâton de maréchal. Si tu as autant de capacités et de chance que lui, tu y arriveras peut-être, après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou trente ans, et avoir supporté les ennuis du métier, les caprices des chefs, les injustices des supérieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux être tout bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et tranquille en travaillant.

C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors capable de comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la persuasion de M. Masfrangeas, avait tourné de ce côté, tous les rêves d'avenir qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mères, et je ne pouvais bonnement guère penser autrement qu'elle, après avoir tant entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, quand même j'aurais pensé autrement. Au reste, les quelques années que j'ai passées à la 3e division de la Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles m'ont dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine, éloignée de la nature; elles m'ont appris les misères qui se cachent sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer à leur valeur, la santé, le grand air et la liberté. Combien de fois depuis, j'ai reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon oncle, que je translate ici de notre patois en français:

Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand cœur: voisin du bonheur.

Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai à monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras étendus. C'était toujours sa petite chambre avec des boiseries peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, et sa commode au ventre arrondi, avec des poignées de cuivre. Au-dessus de la cheminée, il y avait dans un cadre doré, une petite glace, et, plus haut, une peinture représentant un berger; non pas de ces bergers dépenaillés de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien poudré, qui offrait à sa bergère deux tourterelles dans une cage.

Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la demoiselle me fit monter au second, où personne ne couchait, et qui n'était même pas meublé. Dans une chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur des couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi quelques pommes, nous redescendîmes faire collation avec, et des fromages de chèvre au gros sel.