Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux ou les cordes posés le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la Finette faire courir un lièvre. Cependant, je pensais toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les occasions de retourner à Puygolfier, n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes pensées. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite en tirant l'épervier le soir au-dessous de l'écluse. D'autres fois, c'était une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois. J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne cherchais pas à résister; pensant à elle, lorsque je ne la voyais pas, et avide de sa présence; la recherchant sans autre but que de la voir, de l'entendre, et d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que j'étais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'était que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand à être toujours occupé d'elle, à me faire sa chose par la pensée. Malgré les émotions que je ressentais quelquefois en sa présence, et le trouble que me donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments étaient ceux d'une respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure; elle était pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le plus grand bonheur que je concevais, était de lui être utile et de me dévouer pour elle.
Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par là que M. Silain était revenu. Il était là, en effet, planté près de la terrasse, les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai pour le saluer avec un certain émoi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup imposé, je me figurais sottement qu'il allait deviner ce à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'à lui.
C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse velours olive, avec des boutons de cuivre à têtes de loup et de sanglier, et d'un pantalon à pont-levis de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une casquette ronde en velours noir et des souliers à fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait à cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourbé, ses moustaches un peu rousses taillées en brosse, et ses petits favoris coupés carrément à la hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les gardes du corps de Charles X.
Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour que ça tirât à conséquence. Mais avec les bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il était très raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités que font naître souvent le voisinage, même entre gens de classes différentes. Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms, titres et qualités: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse, à ce que contait un de ses voisins et camarades, après avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre d'un puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce qu'il paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.
Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut pas dire qu'il fût un méchant homme. Avec ça, il faisait quelquefois des choses qui n'étaient pas de faire, par caprice ou par colère. Ses goûts n'étaient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, car il était gros mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays, buvait son vin à l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards, dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les légumes, les champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse, dévalait à la plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés, où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine blanc-truité, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu, bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il allait chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans la forêt de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites tournées à Périgueux le mercredi, ou le jeudi à Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.
Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient été suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais c'était l'argent, c'était les écus pour le dehors, qu'il était difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se mangeait sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le profit des bestiaux, passait à payer la taille et les réparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les hôteliers, dans ses expéditions, sans compter que le soir après souper, ces messieurs faisaient une petite bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on racontait.
Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son bien, et avançait une coupe de bois, en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquiétait guère; il était de cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le malheur de leurs proches, et ne s'en doutent même pas, loin d'avoir des remords, habitués qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.
En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me fit compliment sur ma poussée, et émit cette opinion que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la Préfecture, il s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier? bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille plutôt mille fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!
Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, où elle était pour lors, à ce que me dit la grande Mïette.
C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un pêle-mêle de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, de tableaux crevés, de morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espèce, cassés ou hors d'usage, de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues, de vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, chiffons, ferraille, et l'autre bondé de papiers et de vieux parchemins.