Mais il me passait par la tête des envies folles de retourner là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Même il me semblait que rien que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de respirer quelques minutes le même air qu'elle, ça me ferait du bien. Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, ayant soupé, je partis sans rien dire à ma mère, qui se couchait de bonne heure.
Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois là, je suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie, et après avoir laissé le château de Glane sur ma droite, je remontai en suivant presque la rivière.
J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de même que si Delcouderc avait été par les champs, je n'aurais pas été fort tranquille, et bien des gens auraient été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux veillées: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les langues de village, avaient doublé de nombre, et les conditions dans lesquelles ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient à d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait une légende sur son compte, et l'ordinaire de ces contes, est de brouiller les époques, de confondre les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela n'empêche, qu'en ce temps-là, dans nos campagnes, les petits enfants épeurés en oyant ces histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.
Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé dans la prison, là-bas près de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait été renvoyée par la Cour d'assises à une autre session, je m'en allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais ça ne m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en émouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.
Après avoir marché plus de quatre heures de temps, j'entendis les écluses du Frau devant moi. Je pris à droite par un petit sentier qui passait dans un bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y avait de grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime du terme. Je restai la un moment essayant de reconnaître la fenêtre de la demoiselle, mais je ne pus, étant trop loin. Je traversai les terres au plus court, et je me mis à grimper au milieu des chênes truffiers. A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus la fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, pensant à la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune mauvaise pensée ne me troublait; j'étais seulement content, heureux, de penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de la chambre où elle dormait. On n'entendait aucun bruit au château; les chiens qu'on laissait la nuit en liberté dans la cour, s'étaient retirés au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore, jusque sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou éventé, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant à travers les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût parti sous le nez.
Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet séparé de notre logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.
Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pensée je prenais en pitié mes camarades de bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, à ce que je me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire, c'était d'avoir marché neuf heures, sans être trop las; pour un enfant de seize ans, ça n'était pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte, d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles les enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par suite des contes de vieilles qu'on débite dans nos campagnes.
Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu près, en sorte que ma mère, renseignée par M. Masfrangeas, était contente. Notre vie était bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mère avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent, placé chez le notaire de Coulaures, était tout ce que nous avions pour vivre. C'était peu de chose, mais la vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les haricots, les pommes de terre, les châtaignes ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangés avec des ciboulettes.
Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, j'étais un jeune homme et je commençais à me raser. Je n'étais plus aussi innocent; on ne vit pas longtemps à la ville dans cet état, et mes camarades avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais à regarder autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'était la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et en regardant effrontément les femmes.
Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous portait toujours quelque chose. De mon côté, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de congé de rang. Au Carnaval, nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de même ce n'était plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'étais distrait de mes adorations de jadis par d'autres pensées.