Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur coup, l'évasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.

Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place Francheville, où était l'échafaud. C'était un mercredi, le 16 avril 1845, jour de marché. Il y avait là une foule grande, car les crimes de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.

J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête pour ne rien voir. Cependant, je m'étais bien promis de regarder cela courageusement, mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec la guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond de la place, dans un terrain vague, où on portait des décombres, du côté de Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une petite maison où on la serrait, démontée, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient frissonner; mais voir tomber une tête, c'était bien autre chose.

Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma mère me laissait pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et mon argent passait en pots de pommade, et autres bêtises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion de la voir, le dimanche à la promenade, ou à la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites rencontres me plaisaient: à l'âge que j'avais alors, on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'était aperçue de mon manège; mais qu'elle le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments. C'était à un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu une invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé quinze jours auparavant à cette fête. Mais j'eus peu de succès: j'étais gauche et point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.

Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je figurais avec Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. Or, comme elle ne parlait que d'élégance, de bon genre, de distinction, et disait couramment qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli, on doit penser que ma timide déclaration fut assez mal reçue. Au reste, aurais-je été un cavalier fashionnable que ses visées étaient plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier; elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.

Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à sa fille des nouvelles de mes débuts:—Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser, mais il ignore même à peu près le simple quadrille; c'est inimaginable!

—Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit père Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra.

Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves amoureux sur Mlle Lydia. Ma mère serra tout mon habillement dans un tiroir de la commode et je ne l'ai plus remis.

Je passerai vite sur les années qui suivent, années qui me semblèrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois rien qui mérite d'être rapporté. L'année 1848 approchait cependant, et comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, au commencement de l'année je tirai au sort et j'amenai un mauvais numéro, ce qui m'était égal, d'ailleurs, puisque j'étais fils unique de veuve.

Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle arriva à Périgueux, de la journée du vingt-deux février, toute la ville fut agitée, comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux, et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a des barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les nouvelles.