Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde attendait l'arrivée du briska qui apportait les dépêches. J'avais comme les autres déserté le bureau, et je me trouvais là, lorsqu'arriva la proclamation de la République. C'est une chose que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux lettres était alors dans une maison où fut plus tard l'étude Ranouil. Le seuil de la maison était plus élevé que la chaussée et se trouvait à peu près au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de: Vive la République! monta de cette foule immense, se prolongeant, se répétant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, les bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'eût pas vécu à son aise, et qu'on respirât plus librement.
En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa casquette ou à son chapeau. Les modistes étaient assiégées, et elles ne suffisaient pas à les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient chez eux: leurs femmes, leurs sœurs, avaient vitement fait de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des écoles même, avaient leur petite cocarde à la casquette, et suivaient les rues en chantant la Marseillaise et le Chant du départ.
Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie de citoyens qui se réjouissait ainsi; c'était tous. Légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous acclamaient la République. Il n'y avait guère de fâchés que les employés du gouvernement qui s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi ceux-là, il y en avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la République! pour conserver leur place.
Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut remplacé par des commissaires du gouvernement, dont était M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle qui lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture et c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce qu'il était employé du gouvernement; sous la République, il en fit autant, par dignité, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à son air content, à ses actes, on connaissait bien qu'au fond il était républicain, et beaucoup plus même, que quelques braillards qui depuis ont tourné leur veste.
Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y travaillait guère, on faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on tenait là, comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas qui, impatienté, sortait de son bureau, et renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la République était d'aller à leur travail.
Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de députations de toute espèce, pour complimenter les commissaires et leur faire part des vœux de leurs citoyens. Les petits enfants des écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester de leur jeune dévouement à la République. Les frères vinrent aussi avec leurs élèves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut pas s'étonner de ça; c'était le temps où les curés bénissaient les arbres de la Liberté, et montaient leur garde comme les autres citoyens. La gravure du Curé patriote, les buffleteries croisées sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque temps après.
Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, et leurs élèves, des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut rien de commun. Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la casquette, avec leurs bannières et des branches de verdure, en chantant un hymne patriotique, et se rangèrent de front devant le perron de la Préfecture. Après que les commissaires eurent passé une sorte de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et chantèrent un chœur composé tout exprès pour la circonstance à ce que je crois; quelques bribes m'en sont restées dans la mémoire:
Ils avaient dit dans leur délire,
Vous réclamez en vain vos droits:
Vos droits nous saurons les proscrire.
Courbez-vous tous, nous sommes rois!
A cet ordre, loin de se rendre.
Le Peuple souverain
S'est levé soudain.
Sa grande voix s'est fait entendre:
Egalité, fraternité,
C'est le cri de toute la France,
Et désormais indépendance,
Union, force et liberté!
Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup des écoliers d'alors ont senti plus tard se réveiller dans leur cœur l'enthousiasme de leurs jeunes années pour la République et la Liberté, et se sont remémoré ces jours où tous les enfants du peuple étaient réunis dans un fraternel sentiment.