C'est en dévoilant impitoyablement les origines des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui parlait des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'était plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et là-dessus il citait ce riche maître de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à qui il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands féodaux qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il, que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un cluzeau, près de Périgueux, une trentaine de paysans qui s'y étaient cachés pour lui échapper, je me demande comment il s'est sauvé un seul noble à la Révolution!
—En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens étaient plus méchants; mais les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les misères qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on le fait crever de misère, ça revient au même, sans compter que c'est plus long.
—Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez nous, répondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a. Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font supporter tous les autres qui ne valent rien.
D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous faut, c'est de la justice!
Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir à ceux qui la travaillaient, et les outils aux ouvriers.
—Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs de terre, ni de patrons pour les ouvriers.
—Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus de métayers?
—Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont métayers de Puygolfier de père en fils dès longtemps avant la Révolution. Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la métairie ce qu'elle est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle? Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis près d'un siècle ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre générations ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? Tu me diras peut-être: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres? Et je le répondrai à ça, qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle n'en peut travailler.
Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre la tenue d'un ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois que tu as bien connu ton métier de meunier, tu aurais dû t'établir si les affaires marchaient comme il faut.
—J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aidé, je le sais; mais moi j'aime mieux rester ici, où je suis comme chez moi, sans en avoir les tracas.