Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:
—Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, la liberté avant tout; mais ça n'empêche pas que ce que je dis soit vrai.
C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé Pinot appelait Lajarthe: révolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'était pas communiste, ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule fin de travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait que deux choses: chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient communistes, comme le disait l'ancien curé Meyrignac, qui avait posé la soutane à la Révolution. Lui-même l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et sa nièce, il trouve que tout est bien.
Et on riait.
Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la grande lingère; ils doivent y être encore, pour moi, je ne les ai jamais revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir avec la mule pour rendre de la farine à Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et me voilà parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé de faire depuis, de marcher droit à ces fumées vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper.
Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau et je portai le sac à la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention à mon habillement. Avec son grand bon sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle était changée, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde à l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je m'en aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par dessous, son front avait déjà quelques fines rides, elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait mal à voir. Elle avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son train de vie; voyageant d'un côté et d'autre, mangeant son bien morceau à morceau, de façon que la pauvre, elle voyait venir la misère pour ses vieux jours.
Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mère, et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette réflexion, que pour ma mère qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de l'avoir vue comme ça.
Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été convenu avec ma tante, mon cousin Ricou à Excideuil. Nous étions du même âge ou guère s'en faut, et pendant le temps que j'étais resté chez lui, nous étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant, toujours content, toujours chantant et aimant à s'amuser. Dans la journée il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez déplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue à la vôte de Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille était sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et avec ça, pas de position car il était garçon maréchal. Malgré tout, il avait la promesse de la fille, et il espérait bien qu'elle tiendrait bon jusqu'à ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y arriver, il tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait pas à ça, joint qu'il le trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour s'établir.
Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si j'avais aussi une bonne amie. Je lui répondis que non, ce à quoi il répliqua que cependant à Périgueux ça ne devait pas être difficile de s'en faire une, et il s'étonnait que je n'en eusse point.
A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et même indispensable à un jeune homme que d'avoir une bonne amie.