Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et il fallait partir. Pour couper au plus court, nous allâmes monter à Saint-Raphaël, pour de là aller passer l'Haut-Vézère au Temple-de-l'Eau. Il était dix heures, lorsque nous passâmes le long du cimetière de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions à Hautefort.
Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la soupière était dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais après avoir marché, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allâmes nous coucher.
Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi après avoir embrassé ma tante je sortis. En allant comme ça de maison en maison, je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup d'hommes étaient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon âge étaient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui avaient tiré un bon numéro ou qui avaient été exemptés, et nous parlâmes du temps où nous allions par les soirs de neige, chercher les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le guilloniaou, comme nous disions, qui est plutôt: Lou gui-l'an-niaou, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir de nos ancêtres les Gaulois. C'était la nuit de Noël, que, malgré le froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les maisons écartées, avec des brandons allumés et des torches de résine, en chantant de vieux Noëls du pays périgordin.
Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient toujours groupées en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château du côté du midi, et se chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La place en pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant, reculant, sans souci de l'alignement, était toujours le lieu des ébats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des cochons. L'hôtellerie du Lion-d'Or, bien renommée dès ce temps et encore, balançait toujours au vent son enseigne de tôle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmontée de la chambre d'audience, était toujours là, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.
C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait là, le pauvre diable, avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste à pans courts, et un chapeau tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués. Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et qu'il était cause que des filles neuf mois après, échappaient une maille.
Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il réjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande à ceux qui n'en voyaient pas de toute l'année, et aussi qu'il rassemblait la famille, et la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen des trinquements.
Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, et on le montait à la cime de la place pour le fusiller, et au moment où on lui tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le brûlait.
En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je passai devant l'arceau du maréchal, où il ferrait à couvert par le mauvais temps. C'est là, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le défunt empereur.
On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait à un autre:
—Ote la paille!