—Tiens! la voilà!
Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par rouler dans la poussière noire et le frasi.
C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de belles processions. Une année surtout, où il y avait un drole de cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivoisé avec du sel, et la jeune bête venait sentir la main du petit, croyant y en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habillés de longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et portant de grands bâtons où étaient attachées des gourdes à mettre le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files de gens nu-tête sous le soleil, et les chanteuses, et les sœurs, et le curé sous le dais porté par des conseillers de la commune avec de grands bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait sur des jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bénédiction au reposoir de la place, tout le monde était à genoux le front courbé, moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du château, le canon pétait à tout casser.
Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice était là, avec sa façade creusée en quart de cercle et sur la place devant où j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement, comme s'ils se fussent raconté quelque chose.
C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que le curé venait allumer en cérémonie. Les fagots étaient garnis de feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforçait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en allait sans avoir sauté par-dessus le brasier pour se préserver des clous.
C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de ce côté de la paroisse qui regarde vers le Limousin, y menaient leurs bêtes; ceux du côté du Causse, allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de bœufs on voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies du château, il y avait pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.
Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés derrière les bœufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des capuces qui leur venaient sur la tête avec des trous à l'endroit des yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait là, pour les faire bénir: beaux chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.
A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, on voyait de pauvres diables de paysans, avec des vestes déchirées, et des culottes effilochées, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient à cheptel.
Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soignés, à côté de ces pauvres gens qui, en ce temps-là, mangeaient de méchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement n'avaient pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.
Mais l'habitude faisait que guère personne ne s'avisait de penser à ça, et de se demander comment il se pouvait qu'il y eût encore des hommes plus malheureux que des bêtes.