Les messieurs à qui étaient les chevaux et les chiens étaient d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux malheureux comme il n'y en a guère; mais avec ça, ils ne pouvaient faire que la charité, et la charité ne remet pas les choses en leur place.
Je revins par le côté du nord, passant sous les allées de noyers pleines d'orties et de choux-d'âne, où on faisait aux quilles le dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur la place, pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis avec plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire planté du temps de Sully. J'ai ouï-dire à des gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes les paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, pour servir de point de réunion aux gens de l'endroit.
C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs bêtes, à la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.
Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui avaient bien cassé quelques branches, mais il était encore solide et vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, au contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et puis il était si vieux qu'on aurait dû le respecter; mais quelques années après on l'a jeté à terre.
J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe à ce que me dit sa sœur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait toujours frappé; il me semblait que c'était un nom de roman du temps jadis, apporté dans le pays par quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il avait l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries de verdure toutes fanées, dont on voyait des morceaux à Puygolfier. La personne qui le portait était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa poitrine, s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes elle était déjà vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'était pas mariée, non plus que son frère, et ils vivaient là tous deux, petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.
Après avoir fait mes politesses à la sœur, je traversai la cuisine pavée de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait à une petite cour où s'amusaient les enfants pendant les récréations. A gauche, c'était le cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'était comme de mon temps; on n'était pas aussi bien installé qu'aujourd'hui. Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec des marelles tracées au couteau par les enfants, des bancs de chaque côté, une chaise pour le régent, les bissacs où les enfants portaient leur déjeuner, pendus aux murs mal crépis et pleins de petits trous où on prenait du sable pour sécher l'écriture; et voilà, c'était tout: de cartes, de tableaux, point.
L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit fagot, et on faisait du feu dans la grande cheminée qui fumait quand soufflait le vent de travers.
—Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine d'enfants se jetèrent dehors avec bruit.
Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux coupés également sur le cou, et qu'il rejetait souvent en arrière avec ses cinq doigts étendus à mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus, mais c'était toujours le même grand front comme un chanfrein de cheval. On dit que ces têtes-là sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec ça il était vêtu toujours d'une veste à larges boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de terre rouge.
C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait bien. Ça retardait quelquefois l'heure de l'entrée en classe, et ça avançait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les enfants ne s'en étaient jamais plaints.