—Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me dites, mais là-bas, tout le monde croit que c'est sa nièce.

—Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait une pinte de bon sang à cette idée. Vous lui direz que vous avez vu son camarade Ragot, ça lui fera plaisir.

Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant notre curé.

Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais par la fenêtre, le mur du jardin où pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons des fièvres me prenaient. C'était une chose bien commune autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par nos pays, force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez rares, bonne preuve que les gens sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris: la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont pas malsains, c'est la misère.

Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon cousin, ma petite cousine Félicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin l'aîné étaient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la maison, étant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur, acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.

La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais tout de même il y avait du bétail. Les bœufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait jeté une pièce de cent sous des terrasses du château, qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans l'allée des chevaux, il n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des murailles du château, il y avait assez de nourrains qui se vendaient passablement; et à l'arrivée du bourg du côté de Saint-Agnan, près de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant à un dindon qu'un autre dindon.

La place du bourg était pleine de marchands de chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires comme ça. Les pétarous du bas Limousin, avaient apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes, et autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargés de bottes de peaux de chèvres dans lesquelles était le vin. Tous les marchands et colporteurs apportaient de même leurs marchandises sur des mulets ou des bêtes de somme, car les chemins n'étaient déjà pas trop faciles pour les charrettes à bœufs. Mais outre ces marchands, il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour ça, était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et pensait bien qu'il y eût quelque sorcellerie là-dedans, car on n'était pas bien avancé à l'époque, dans le pays. Un marchand de chansons, monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, à raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de couleur: le Juif-errant, Mon oie fait tout, Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué, et autres histoires de ce genre, en débitait des quantités, surtout des images du Juif-errant avec la complainte:

Est-il rien sur cette terre,
Qui soit plus surprenant,
Que la grande misère
Du pauvre Juif-errant?

Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa voiture, dont les roues étaient pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les chemins qu'il y avait.

Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le mâtin était habile. C'était d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il commençait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept ans, qui était malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant, voilà que ce petit a une attaque de vers et meurt dans des convulsions épouvantables, que le charlatan racontait à faire tribouler les gens. Mais ce n'était rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le montrait de tous les côtés à la foule. Oh! alors, en voyant ça et entendant le cliquettement des os, les pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus durs, en achetaient aussi.