A trois heures, la foire commença à se défaire, les gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands se mirent à plier leurs marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient à leur auberge, et repartaient le matin.

Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans sa tranquillité habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail des bœufs. Sauf les foires, le bourg était comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'était sur aucune route, les chemins étaient mauvais, et il fallait expressément se détourner de son trajet pour y monter. Les étrangers y apportaient une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'était pas connu, expérimenté, devenu commun, était regardé avec défiance, dans cet endroit où régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la République, on y avait formé un club qui se tenait au-dessus de la halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui étaient sortis de leur village, essayaient d'y introduire les idées nouvelles et d'y faire connaître le progrès, mais sans beaucoup de réussite, à preuve que le club finit par tourner à la farce.

Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire des gens: celui des Anglais qui avaient assiégé deux fois l'ancien château, et celui du représentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait réparer le grand chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors. Ce n'était pas tant la réparation elle-même qui avait frappé les esprits, que les moyens employés. Sauf les femmes, les petits enfants et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tête, pour ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu même des dames pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier civique des pierres dans leurs paniers.

Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours après la foire, et puis je m'en retournai au Frau.

Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le métier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrèrent à conduire une paire de meules, à connaître quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, et connaître la pierre à œil de perdrix, qui fait les meules bonnes pour le seigle, et la pierre à fusil qui vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant de tout, et de la manière de faire le travail, et du nom des pratiques.

Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de blé. Mais lorsqu'il m'eut montré le petit coup d'épaule et le tour de reins j'enlevais un sac comme rien.

Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture, et là-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui était dû. Je suis sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont mauvaise réputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a même un dicton patois là-dessus, que voici en français: Sept tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, l'aurait fait peut-être, s'il avait été le maître, mais mon oncle ne le voulait pas.

Comme nous avions du bien à notre main, en plus de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi à tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne les avoir accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. Où je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à labourer, parce que outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux bœufs, et s'en faire écouter.

Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes bœufs traçant le sillon, je pensais à ce changement total qui s'était fait dans ma vie. Je me rappelais ces journées passées dans le bureau empuanti de la Préfecture, assis sur une chaise à gratter du papier. C'était long ces journées, et j'en avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il fallait être aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir des reproches, point mérités quelquefois, n'être pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de misère.

Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand même j'aurais manqué, me levant, me couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter des bêtes bien soignées; quelle différence avec le travail de bureau auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours assis, vous casse la tête, et vous fait rêvasser la nuit.