—Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à mon oncle.
Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.
—Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour en paieront les pots cassés.
—Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire prendre le contre-pied de leurs intérêts.
—C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le vieux Francillou de la Toinette, entre autres.
Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit devenir toute rouge.
Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.
Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures, après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta dans la combe et gagna les bois.
Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.
Le soir, après souper, quand tout était rangé en place, j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.