—Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur façon; ce soir tu n'y ferais rien.
—C'est ça! c'est ça! parle du Lébérou, Gustou.
Et voilà Gustou parti.
—Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.
L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les lébérous, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau. Le dernier lébérou connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches, près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien parce qu'on en avait peur.
Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était lébérou. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment, puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en était engalopé laissant là son fusil. Mais le Lébérou l'avait facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié crevé.
Il faut vous dire que ceux qui sont lébérous, ça les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils sont bien lébérous, et vont à leur fontaine.
Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop dur.
Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait étouffé.
Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.