—Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces nuages, la Chasse-Volante. On entendait, comme vous m'entendez à présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas, comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets. Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous le dis, entre deux nuages noirs, je vis la Dame-Blanche qui galope toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...

Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:

—Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer, comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la déchiquetaient en hurlant.

Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.

—Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y trouvais.

—Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon oncle.

Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.

Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était content.

—Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du Lébérou?

—Laissez là le Lébérou, dit Lajarthe, parlons d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire?