Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.

[Note 1 : Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec Sombreuil fut Hoche ; quelques relations nomment le général Humbert ; mais cela ne change rien au fait.]

Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées sur les républicains : « Du moins, Monsieur, faites cesser le feu des Anglais ! » s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que signifie la conduite de Hoche et de Tallien ? pourquoi hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés ? la loi n'était-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent la décision de la Convention : Tallien court à Paris ; et là, son discours se tourne contre lui-même : « Les émigrés, dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance et la mort ? » Les applaudissements l'ont enivré[1] ; il ne sent pas que son récit atteste son mensonge ; car quels hommes consentiraient à se rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires ? Et, quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux ! Devant la commission militaire, entendez-vous Sombreuil : « Prêt à paraître devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » Et, se tournant vers les soldats présents en foule : « J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit ! Et tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; pour former une commission, il faut que l'on choisisse des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge qu'est donnée la mission de condamner ces Français !

[Note 1 : C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]

L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention : Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix ? Songez-y, citoyens représentants, cinq mille Français ! » Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils abhorraient ; pour être atroces, il leur suffit de se taire ! Si ce massacre eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur défendait de frapper encore ; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre ! Qu'étaient quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait égorger ? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus !

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.

Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des émigrés échappés au même sort ; et, dans les récits de tous on retrouve le même sentiment ; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni emportement ni amertume : la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles ; ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr ; ces prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! profitez de la nuit ! et qui refusent, et dont pas un ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3] ; et ces dernières nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'antichambre de la mort ; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, pour ne pas sauver sa vie par un mensonge ; ce domestique qui ne veut pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort ; cet autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins ; et ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre se levant au milieu des prisonniers : « Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis ! » et les soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts avec eux ; et ces appels de chaque jour qui retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus rétréci ; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les prisonniers, — car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme entre deux nuages une échappée de soleil ; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du devoir et par la foi !

[Note 1 : Voy. l'Expédition de Quiberon, par Villeneuve de la Roche-Barnaud ; Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon, par le comte de Montbron ; Relation de M. de Chaumereix, officier de marine ; Témoignage d'un royaliste ; Ma sortie de Quiberon, par le V. de la V...g...o ; Expédition de Quiberon, par le baron Charron ; Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon, par le chevalier Berthier de Grandry (dans la Revue de Bretagne et de Vendée) ; Relation du désastre de Quiberon, par M. de la Touche. Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]

[Note 2 : Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]

[Note 3 : Chaumereix.]