[Note 4 : Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait été donnée par M. Théodore Muret (Histoire des guerres de l'Ouest) ; la liste en a été complétée par la Revue de Bretagne et de Vendée.]

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil : il était jeune, beau, brave ; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette expédition : il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la jeunesse ; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre famille est bien malheureuse ! » lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la capitulation, il était déjà condamné ; mais il inspirait une sympathie universelle ; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver : une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur table ; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.

Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent l'âme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui cause la mort de ces braves gens ; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, glorieusement et en soldats ! Ses pensées furent troublées par un mouvement de folie ; car tout homme qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa raison ; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le plus fort ; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : « J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face ! » Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes ! » Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres, en le louant, disaient : « La France a perdu un de ses nobles enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie ! »

Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera ! » avait dit Tallien : trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze ; en un seul jour, de cent trente-sept renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que huit. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage ; les fosses étaient à peine recouvertes ; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.

Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été élevé près d'Auray, à la Chartreuse. Mais ces marbres, ces statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle d'un nom sacré, le Champ des martyrs, une prairie longue, verte, entourée de haies ; à l'entour, la campagne est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un petit temple : Hic ceciderunt, là ils sont tombés ! C'est une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée en détail ; cette fois, elle frappa de cette arme que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent ; plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.

« La Chartreuse occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1]. »

[Note 1 : Revue de Bretagne et de Vendée.]

Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa ; il tomba au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].

[Note 1 : Le P. Arthur Martin, Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray.]

« Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à leur action et des larmes à leur courage ; tout dévoûment est héroïque[1]. »