[Note 1 : Mémoires.]

Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs ; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.


V

Les Rochers. — Combourg.

Madame de Sévigné et Chateaubriand.

En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente ; à un détour, on longe un mur qui soutient une terrasse ; une simple barrière, au bout de ce mur, sépare le chemin d'un vaste préau : on est arrivé. Ce préau c'est la grande cour ; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier ; à gauche, les servitudes ; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une assez exacte idée ; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement dans leur architecture neuve ! C'est qu'ici, il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce et légitime royauté.

Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, « quatre carrosses à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo... » On suit cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672 ; au rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que nos papiers peints moirés et lustrés ; une vaste cheminée, large, profonde, avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des siècles ; sur la cheminée une de ces hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans les palais de Louis XIV ; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main et dont on s'arrachait des copies.